PEPS-Helvetia

Pour un Enseignement Pluraliste de l'économie dans le Supérieur en Suisse

PEPS-Helvetia signe le manifeste « International student initiative for pluralism in economics » (ISIPE) avec 44 autres associations de dix-neuf pays

Pour un enseignement pluraliste de l’économie : l’appel mondial des étudiants

L’économie mondiale n’est pas seule à être en crise; l’enseignement de l’économie l’est aussi, et les conséquences de cette crise vont bien au-delà de l’université. Ce qui est enseigné aujourd’hui façonne la pensée des décideurs de demain et influence ainsi les sociétés dans lesquelles nous vivons. Nous, 42 associations et collectifs étudiants de 19 pays, croyons qu’il est grand temps de renouveler l’enseignement de l’économie. Nous sommes particulièrement préoccupés par l’étroitesse croissante des cursus. Ce manque de diversité intellectuelle ne limite pas seulement l’enseignement et la recherche, il limite notre capacité à penser les enjeux nombreux et divers du 21e siècle – de l’instabilité financière à la sécurité alimentaire en passant par le réchauffement climatique. Le monde réel doit réinvestir les salles de classe, de même que le débat et le pluralisme des théories et des méthodes. Cela est nécessaire pour renouveler la discipline et cela permettra de créer l’espace de discussion d’où pourront émerger les réponses aux défis des sociétés contemporaines.

Unis par-delà les frontières, nous appelons à un changement de cap. Nous ne prétendons pas apporter de solution parfaite, mais ne doutons pas que les étudiants en économie profiteront d’un accès à des perspectives et idées multiples. Le pluralisme n’aide pas seulement à dynamiser la discipline, la recherche et l’enseignement ; il porte la promesse d’une discipline économique utile à la société. Trois formes de pluralisme doivent être au centre des cursus d’économie: pluralisme des théories, des méthodes et des disciplines.

Le pluralisme théorique met l’accent sur la diversification des écoles de pensée enseignées dans les cursus. Il ne s’agit pas de rejeter une tradition établie ni de choisir un camp. Il s’agit d’encourager les débats fertiles et la confrontation critique des idées. Là où les autres disciplines embrassent la diversité et enseignent différentes théories même lorsque celles-ci sont incompatibles entre elles, l’économie est trop souvent présentée comme un corpus de savoirs unifiés. Bien sûr, la tradition dominante a sa propre diversité. Néanmoins, il ne s’agit que d’une seule façon de pratiquer l’économie et donc d’analyser le monde, ce qui serait inconcevable dans d’autres disciplines : personne ne prendrait au sérieux un cursus de psychologie qui n’enseignerait que la tradition freudienne ou un cursus de science politique se focalisant uniquement sur le socialisme. Un cursus d’économie complet devrait favoriser la structuration intellectuelle des étudiants dans une variété de cadres théoriques, des approches néoclassiques largement enseignées aux écoles classique, post-Keynésienne, institutionnaliste, écologique, féministe, marxiste et autrichienne – entre autres – toutes largement exclues. La majorité des étudiants en économie obtiennent leur diplôme sans s’être confronté à cette diversité intellectuelle.

Aussi, il est essentiel que les cursus incluent des cours obligatoires fournissant une contextualisation et un regard réflexif sur la discipline économique et ses méthodes. Ces cours incluent particulièrement la philosophie et l’épistémologie économiques, soit l’analyse de la construction des savoirs. En outre, parce que les théories économiques d’hier et d’aujourd’hui ne peuvent jamais se comprendre indépendamment de leur contexte historique d’élaboration, les étudiants devraient être systématiquement exposés à l’histoire de la pensée, aux textes fondamentaux ainsi qu’à l’histoire des faits économiques. Actuellement, de tels cours sont inexistants, ou relégués aux marges des cursus [comme le montre pour la France une étude approfondie réalisée par le collectif étudiant PEPS-Économie, voir le voir Le Monde du 17 avril 2013 ou http://pepseco.files.wordpress.com/2013/04/prc3a9sentation-matin-peps.pdf].

Le pluralisme méthodologique élargit les outils à la disposition de l’économiste. Il est évident que mathématiques et statistiques sont indispensables à la discipline. Néanmoins, les étudiants apprennent trop souvent à maîtriser ces techniques sans apprendre pourquoi et comment ils devraient les utiliser, sans discuter le choix des hypothèses d’un modèle ni l’applicabilité des résultats obtenus. Plus encore, des pans entiers de la réalité économique ne peuvent être appréhendés par l’utilisation exclusive de méthodes quantitatives : une analyse économique approfondie devra aussi s’approprier les méthodes des autres sciences sociales. Par exemple, la compréhension des institutions et des cultures serait largement améliorée si l’analyse qualitative jouissait du même statut que l’analyse quantitative en économie. La majorité des étudiants en économie obtiennent leur diplôme sans avoir été formés aux méthodes qualitatives.

Enfin, l’enseignement de l’économie doit inclure une perspective pluridisciplinaire et permettre aux étudiants de s’enrichir des apports des autres sciences humaines et sociales. L’économie est, en effet, une science sociale: les phénomènes économiques complexes ne peuvent se concevoir pertinemment s’ils sont présentés dans un vide sociologique, politique et historique. Pour discuter avec acuité des politiques économiques, les étudiants doivent comprendre l’impact social et les implications morales des décisions économiques.

Bien que les modalités du renouvellement de l’enseignement de l’économie soient fonction des réalités locales et nationales, certaines mesures favoriseraient la mise en œuvre concrète du pluralisme:

  • L’octroi de postes aux enseignants et chercheurs susceptibles d’apporter une diversité théorique et méthodologique dans les cursus
  • L’élaboration de supports pédagogiques tels qu’un manuel d’économie pluraliste
  • L’institutionnalisation de coopération entre unités de formation et de recherche de différentes sciences sociales et la création d’unités interdisciplinaires mélangeant l’économie et ses disciplines sœurs.

Le changement sera difficile, il l’est toujours. En réalité, il est  déjà en marche. Partout dans le monde, nous, étudiants, avons commencé à le mettre en œuvre pas à pas. Nous organisons des séminaires, des ateliers, des conférences ; nous analysons les cursus actuels et proposons des alternatives concrètes ; nous nous administrons à nous-mêmes et à d’autres les cours nouveaux que nous souhaitons voir apparaître dans les curricula officiels. Nous avons créé des groupes dans des universités du monde entier et construit des réseaux nationaux et internationaux, tels que l’Initiative Etudiante Internationale pour l’Economie Pluraliste.

Le changement viendra d’origines multiples. Nous appelons les étudiants, les économistes confirmés, les non-économistes, à nous rejoindre pour créer la masse critique nécessaire. Le site de l’Initiative Etudiante Internationale pour l’Economie Pluraliste permet de se renseigner et de nous contacter. Le pluralisme en économie est une condition nécessaire à un débat public honnête et ouvert. Le pluralisme en économie est une condition de la démocratie.

Comment enseigne-t-on l’économie en Suisse ?

Le collectif PEPS-Helvetia a décidé de lancer un grand audit des filières d’économie dans l’enseignement universitaire suisse.

Suivant une méthodologie déjà précédemment employée pour analyser le cas français (PEPS, “L’enseignement de l’économie dans le supérieur : bilan critique et perspectives”, L’économie politique, 58(2) : 6-23, 2013), nous procèderons à l’examen systématique de l’ensemble des maquettes de Bachelor d’économie en recensant le nombre de crédits (ou la charge horaire) attribués à chaque matière enseignée.

Les résultats de cette étude seront prochainement publiés sur ce site.

Le collectif PEPS-Helvetia appuie les propositions de ses collègues français

Le collectif d’étudiants PEPS-Helvetia partage, pour le cas de la Suisse, l’ensemble des constats dressés par ses collègues français (voir : http://pepseco.wordpress.com/) sur l’état de l’enseignement de l’économie dans le supérieur et appuient les propositions effectuées.

L’isolement de l’économie sur elle-même

1)   Les enseignements qui interrogent tant la scientificité de la théorie économique (épistémologie) que son histoire (histoire de la pensée économique) sont marginalisés pour ne pas dire complètement absents lors des trois premières années à l’université (quasi-aucun cours d’épistémologie, moins d’un cours sur cinquante consacré à l’histoire de la pensée). Par ailleurs, les théories alternatives à l’approche dominante (laquelle se résume au triptyque : Economie Nouvelle classique – Economie Nouvelle keynésienne – Théorie des cycles réels) sont rarement abordées. Dans cette situation, les étudiants n’ont pas accès à l’ensemble des théories économiques, mais qu’à un pan de celles-ci, et ne sont pas invités à entretenir une distance critique à l’égard d’une discipline qui semble elle-même esquiver le débat d’idées ;

2)   L’histoire des faits économiques, de même que le décryptage de l’actualité économique sont bien trop souvent absents des maquettes de Bachelor. Par conséquent, l’enseignement actuel de l’économie donne l’image d’une discipline déconnectée des faits ;

3)   Enfin, les autres sciences sociales (sociologie, histoire, anthropologie) ne sont que très rarement enseignées dans les Bachelors d’économie. Dès lors, les étudiants sont privés non seulement des résultats mais également des méthodes fécondes des autres sciences sociales qui pourtant seraient bénéfiques pour la compréhension des problèmes économiques contemporains.

Contre cet état de fait, et contre le désarroi intellectuel qui gagne bien trop d’étudiants en sciences économiques, nous en appelons à un triple pluralisme :

1)  Théorique : la théorie standard devra à l’avenir entamer un dialogue de fond avec les théories alternatives (post-keynésianisme, économie marxiste, institutionnalisme…). Nous en appelons donc à ce que les différentes théories économiques soient enseignées de manière équitable.

2)  Conceptuel et méthodologique : les matières réflexives telles que l’épistémologie et l’histoire de la pensée économique doivent avoir une place plus conséquente au sein des enseignements permettant une étude critique des différentes théories enseignées.

3)   Disciplinaire : l’économie est une science sociale à part entière. Elle doit être mise en rapport et en confrontation avec les autres sciences humaines et sociales.

Les vertus de l’enseignement par objets

Pour faire droit à ce triple pluralisme, nous en appelons à un enseignement de l’économie qui part d’objets fréquemment étudiés au sein de cette discipline (le travail et l’emploi, la redistribution des richesses, la production et son organisation, la consommation et l’épargne, etc.). Un tel enseignement, à rebours de l’approche actuelle centrée sur les cours de micro et de macroéconomie, nous paraît le plus à même de permettre un réel pluralisme tant théorique que méthodologique. Ce n’est qu’en travaillant sur des problèmes précis que, non seulement des théories économiques concurrentes pourront dialoguer entre elles, mais, qu’en outre, économie, sociologie, histoire et autres sciences sociales pourront conjuguer leurs forces. L’économiste Maurice Allais ne disait-il pas au soir de sa vie que « les sciences sociales ont besoin d’un immense effort de synthèse » (L’Economie politique, n° 43, juillet 2009) ?

L’enseignement pluraliste en action

Voici à quoi pourrait ressembler un enseignement pluraliste de l’économie en action :

Extrait de la maquette PEPS

Nous pensons qu’un tel enseignement permettra le développement de compétences utiles :

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